Pourquoi dort-on? Histoire, biologie et évolution d’un besoin universel
- Céliane Gagnez

- 10 oct. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mars
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Dormir.
Un geste si banal qu’on en oublie parfois l’essentiel : pourquoi, au juste, avons-nous besoin de passer un tiers de notre vie inconscients, immobiles, vulnérables ?
Pourtant, le sommeil est l’un des piliers les plus anciens et les plus fondamentaux de la vie sur Terre. Aujourd’hui on sait que presque tous les animaux présentent des états analogues au sommeil, mais pas nécessairement identiques. Même les mouches, les poissons et les méduses connaissent des périodes d’inactivité régulée, comparables à notre sommeil¹.
Alors, pourquoi dort-on ? Pour comprendre, il faut remonter à l’histoire du vivant, à l’évolution de nos rythmes biologiques… et à la façon dont notre monde moderne les a profondément modifiés.
Aux origines : dormir, c’est survivre
Avant d’être un besoin de confort, le sommeil est une stratégie de survie.
Chez les premiers êtres vivants, la vie alternait déjà entre activité et repos, guidée par la lumière du jour. Cette alternance a façonné ce qu’on appelle aujourd’hui nos rythmes circadiens (du latin circa diem : « environ un jour »).
Ces rythmes internes régulent notre température corporelle, notre métabolisme, nos hormones… et notre sommeil².
Autrement dit, le sommeil est né d’un besoin d’adaptation à la rotation de la Terre. Il sert à économiser l’énergie pendant les périodes où l’activité serait inutile ou dangereuse³ (la nuit, pour les animaux diurnes comme nous).
Pendant le sommeil, le corps réduit sa dépense énergétique, consolide la mémoire, répare les tissus, régule les hormones et renforce le système immunitaire. Le sommeil n’est donc pas une « pause », mais une phase active d’entretien biologique⁴ .
Du feu à l’électricité : comment l’humain a bousculé ses nuits ?
Pendant des millénaires, le sommeil des humains a été naturellement calé sur le cycle du soleil. Nos ancêtres se couchaient peu après le crépuscule et se levaient à l’aube.
Mais deux grandes révolutions ont transformé notre rapport au sommeil :
La maîtrise du feu, il y a environ 400 000 ans, a probablement permis d’étendre les activités humaines après le coucher du soleil⁵.
L’invention de l’éclairage artificiel, d’abord la lampe à huile, puis surtout l’électricité, a bouleversé notre biologie.
Avec l’électricité, les villes se sont allumées, les journées se sont rallongées, et notre horloge interne a perdu son repère principal : l’alternance naturelle jour/nuit.
Aujourd’hui, nos écrans et nos LED diffusent une lumière bleue très stimulante pour le cerveau. Elle imite celle du soleil, bloque la sécrétion de mélatonine⁶, l’hormone du sommeil, et retarde l’endormissement. Nous vivons désormais avec un décalage de 5 à 7 heures par rapport au rythme du soleil. Dans les sociétés modernes, l’exposition à la lumière artificielle tardive retarde l’horloge biologique et décale l’heure d’endormissement⁷ .

Le sommeil biphasique : l’art de dormir en deux temps
Contrairement à ce que l’on pense, dormir d’un seul bloc toute la nuit n’a pas toujours été la norme. Avant l’ère industrielle, la plupart des sociétés européennes pratiquaient le sommeil biphasique :
un “premier sommeil” d’environ quatre heures après le coucher du soleil,
puis une période d’éveil calme d’une heure ou deux,
suivie d’un “second sommeil” jusqu’à l’aube.
Pendant cette phase d’éveil nocturne, les gens lisaient, priaient, faisaient l’amour, discutaient ou méditaient. C’était un moment de calme, sans lumière forte, où le cerveau restait dans un état de demi-sommeil propice à la réflexion et à l’introspection.
Ce modèle naturel a disparu avec l’arrivée de l’éclairage public et des horaires de travail fixes.
Le sommeil monophasique, la nuit d'une suele traite, est devenu la norme… mais pas forcément la plus naturelle.
Des études contemporaines⁸ (notamment celles de Thomas Wehr, NIH, 1992) ont montré que lorsqu’on place des humains dans un environnement sans lumière artificielle, ils retrouvent spontanément ce schéma biphasique.
Autrement dit : le sommeil “en deux temps” est inscrit dans notre biologie.
Et le sommeil polyphasique ?
Certaines cultures ou professions pratiquent le sommeil polyphasique, c’est-à-dire fractionné en plusieurs siestes au cours des 24 heures. C’est le cas, par exemple, chez les navigateurs solitaires, certains moines ou encore les jeunes parents !
Notre cerveau peut effectivement s’adapter à des cycles plus courts, tant qu’il parvient à accumuler un quota suffisant de sommeil profond et de sommeil paradoxal.
Mais à long terme, ce type de rythme fragilise la régulation hormonale⁹ : cortisol, leptine, insuline, altère la mémoire et augmente le stress oxydatif.
Il reste donc une adaptation extrême, utile ponctuellement, mais éloignée de la physiologie naturelle humaine.
Ce qui se passe quand nous dormons
Chaque nuit, notre sommeil suit une architecture précise :
L’endormissement, où la température corporelle baisse et les ondes cérébrales ralentissent.
Le sommeil lent léger, transition entre veille et repos.
Le sommeil lent profond, phase de régénération physique intense => libération d’hormone de croissance, nettoyage cellulaire.
Le sommeil paradoxal, moment du rêve, essentiel à la consolidation de la mémoire et à la régulation émotionnelle.
Ces cycles durent environ 90 minutes¹⁰ et se répètent 4 à 6 fois par nuit.
Ils sont orchestrés par notre horloge circadienne, située dans le noyau suprachiasmatique¹¹ du cerveau. Cette horloge communique avec toutes les horloges “périphériques” du corps — cœur, foie, peau, intestins — pour maintenir une harmonie biologique globale.
Le sommeil, c’est donc le moment où le corps se synchronise, se nettoie et se répare.
Le sommeil, miroir de notre époque
Les données épidémiologiques suggèrent que le temps de sommeil a diminué d’environ 1 à 1h30 en 50 ans dans les pays industrialisés¹² (Santé Publique France, 2019).
La lumière artificielle, le stress chronique, la charge mentale et la sédentarité ont désynchronisé nos rythmes internes.
Nous vivons dans un paradoxe : jamais nous n’avons autant parlé du sommeil… et jamais nous n’avons aussi mal dormi.
L’homme moderne se couche tard, se réveille sous alarme, lutte contre la fatigue avec du café, puis cherche à “rattraper” le sommeil le week-end.
Mais le sommeil ne se stocke pas, il s’équilibre dans la régularité.
Retrouver un sommeil réparateur, ce n’est pas dormir plus, c’est réapprendre à respecter les lois naturelles :
la lumière du matin,
la pénombre du soir, même le noir complet
la constance des horaires,
la connexion au corps plutôt qu’à la montre connectée.
En conclusion : dormir, c’est vivre à son rythme
Dormir n’est pas un luxe ni du temps de perdu : c’est une fonction vitale, aussi essentielle que respirer ou manger.
Le sommeil est le gardien de notre équilibre intérieur, le régulateur de notre humeur, de notre mémoire et de notre immunité.
En réalité, nous ne dormons pas pour nous reposer du jour.
Nous dormons pour pouvoir vivre le jour pleinement, alignés avec nos cycles biologiques, nos émotions et notre environnement.
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Questions fréquentes sur le sommeil
1. Pourquoi avons-nous besoin de dormir ?
Le sommeil est une fonction biologique essentielle. Il permet notamment de consolider la mémoire, de soutenir le système immunitaire et de favoriser l’élimination des déchets cérébraux accumulés pendant la journée⁴.
=> Autrement dit, le sommeil n’est pas une pause, mais une phase active de régulation et de réparation.
2. Est-il normal de se réveiller la nuit ?
Oui.
Le sommeil est organisé en cycles, environ 90 minutes, et de courts éveils entre ces cycles sont physiologiques⁸.
Avant l’ère moderne, le sommeil était souvent biphasique (en deux temps), avec une période d’éveil nocturne considérée comme normale.
=> Se réveiller brièvement la nuit n’est donc pas un trouble, mais une caractéristique naturelle du sommeil.
3. Pourquoi les écrans perturbent-ils l’endormissement ?
Les écrans perturbent l’endormissement pour deux raisons complémentaires :
D’une part, la lumière qu’ils émettent, en particulier dans les longueurs d’onde bleues, peut retarder la sécrétion de mélatonine et décaler l’horloge biologique⁶.
Mais surtout, le contenu consommé (réseaux sociaux, séries, actualités, messages) maintient le cerveau en état d’activation cognitive et émotionnelle. Cette stimulation retarde l’apaisement nécessaire à l’endormissement, même en l’absence de lumière intense¹³ .
=> Ce n’est donc pas uniquement la lumière, mais l’association entre stimulation mentale et exposition lumineuse qui perturbe le sommeil.
Références scientifiques
Cet article s’appuie sur des recherches publiées dans des revues internationales en médecine du sommeil et en neurosciences.
"Why we sleep" Matthew Walker, 2017
1 - Nath RD. et al., 2017 “The jellyfish Cassiopea exhibits a sleep-like state.” Current Biology https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28943083/
2 - Foster RG., Kreitzman L., 2017 Circadian Rhythms: A Very Short Introduction
3 - Siegel JM., 2005 “Clues to the functions of mammalian sleep.” Nature
4 - Rasch B., Born J., 2013 “About sleep's role in memory.” Physiological Reviews
Besedovsky L. et al., 2019 “The sleep-immune crosstalk.” Physiological Reviews
Xie L. et al., 2013 “Sleep drives metabolite clearance from the brain.” Science
5 - Gowlett JAJ., 2016 “The discovery of fire by humans: a long and convoluted process.”
Philosophical Transactions of the Royal Society B
6 - Chang AM. et al., 2015 “Evening use of light-emitting eReaders negatively affects sleep.”
PNAS
7 - Wright KP. et al., 2013 “Entrainment of the human circadian clock to the natural light-dark cycle.” Current Biology
8 - Wehr TA., 1992 “In short photoperiods, human sleep is biphasic.” Journal of Sleep Research
Ekirch AR., 2005 At Day’s Close: Night in Times Past
9 - Weaver MD. et al., 2021 “Adverse impact of polyphasic sleep patterns in humans.” Sleep Health
10 - Carskadon MA., Dement WC., 2011 Principles and Practice of Sleep Medicine
11 - Hastings MH., Maywood ES., Brancaccio M., 2018 “Generation of circadian rhythms in the suprachiasmatic nucleus.” Nature Reviews Neuroscience
12 - Santé publique France. (2019). Bien dormir, mieux vivre.
13 - Exelmans L., Van den Bulck J. (2016) Bedtime mobile phone use and sleep in adults



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